L'éco-culture à la une !

Vous trouverez ici l'ensemble de nos articles. Vous pouvez également les recevoir avant tout le monde, directement dans votre boîte aux lettres. Pour cela, il vous suffit de vous abonner à notre newsletter.

Je m'abonne !

De l'importance d'avoir de la terre sur son toit

De l'importance d'avoir de la terre sur son toit

Le monde de demain pourrait-il être un monde où l’humain et la nature qui l’entoure ne s’empêchent pas mutuellement de prospérer ? À cette interrogation, Cédric Deluz, spécialiste des sols, apporte une esquisse de solution. Il connaît bien le sol, et il nous suggère d’y construire nos maisons, bien au chaud (ou au frais) sous quelques dizaines de centimètres de terre. La solution vous fait peut-être sourire, ou secouer la tête, mais l’important, c’est de l’avoir entendue une fois. Avec mille idées, on peut créer le monde de demain, mais encore faut-il avoir le moyen de les rassembler. On lance une série de vidéos qui met en avant des humains avec des idées. Petites ou grandes, bonnes ou moins bonnes. Allez voir notre nouvelle vidéo sur YouTube ! Dans cette newsletter, on va gratter un peu plus loin sous la surface des maisons enterrées, et évoquer des alternatives qui sont réalisables dès aujourd’hui à grande échelle.

Quiconque a déjà vu un Hobbit déambuler sur les sentiers de la Comtée a pu admirer la manière dont les habitations de ces semi-hommes se fondent dans le paysage imaginé par J. R. R. Tolkien dans son œuvre Le Seigneur des Anneaux. Les maisons sont à flanc de colline, encastrées et entourées de végétation colorée et luxuriante. Les potagers cohabitent avec les arbres, les buissons et les herbes folles. On imagine sans peine le lièvre sauvage croiser la poule et la vache domestiques. Ces habitations représentent parfaitement ce que peut être une vie en harmonie avec la nature. L’habitat de la faune sauvage n’est pas fractionné par l’habitat de l’homme. C’est le principal avantage de ces maisons, dites semi-enterrées. Elles existent bel et bien dans le monde réel. L’architecte suisse Peter Vetsch en construisait une déjà en 1978, soit 23 ans avant la démocratisation de la maison de Hobbit, poussée par la sortie des adaptations cinématographiques par Peter Jackson. Passons de la fiction à la réalité et examinons si la maison semi-enterrée restera une fantaisie ou si elle représente l’avenir de l’habitat.

Les hauts et les bas des maisons souterraines

Les maisons semi-enterrées permettent une double utilisation du terrain (on peut faire pousser des légumes sur le toit par exemple). Elles ne créent pas de zones stériles et inaccessibles à la faune et la flore. L’eau de pluie qui tombe sur la maison est retenue par la terre : pas besoin de système d’évacuation et d’assainissement des eaux. Ces maisons ont aussi l’avantage d’être en partie protégées des aléas climatiques. Elles ont 5 faces sur 6 totalement protégées de la pluie, des rayonnements UV et des extrêmes de température. Le climat intérieur est régulé naturellement, ne nécessitant qu’un tiers de l’énergie habituellement utilisée pour le chauffage.

La régulation de la température à l’intérieur de la maison pourrait être un argument suffisamment convaincant à lui seul après l’été caniculaire 2026, mais il faut relever également quelques inconvénients. Les contraintes techniques pour supporter la pression du sol sont complexes, et elles limitent le nombre de niveaux que peut contenir une construction souterraine. Il est pour l’instant difficilement envisageable d’imaginer des villes densément peuplées avec uniquement des bâtiments enterrés ou semi-enterrés. L’étanchéité est également une préoccupation. La conception de ces habitations doit être sans faille pour qu’il n’y ait pas de problème d’infiltration d’eau qui obligerait de tout déterrer.

Un quartier de Hobbits en Suisse allemande ?

Malgré ces contraintes, des quartiers de maisons semi-enterrées existent en Suisse, et même depuis plusieurs décennies. La ville de Dietikon (ZH) abrite deux de ces complexes qui vus du ciel, ne sont que des prairies et des mares, mais qui abritent en réalité une dizaine de maisons allant de 60 à 200 mètres carrés habitables. Des villes ou villages entiers de « maisons de Hobbit » relèvent peut-être effectivement de l’utopie, mais l’exemple de Dietikon montre que de tels quartiers sont envisageables et s’intègrent à un panel de solutions à notre disposition pour améliorer le monde de demain. Et le monde d’aujourd’hui alors ? Y aurait-il des solutions semblables qui seraient facilement mises en place ?

De la terre, en veux-tu en voilà

De la terre sur le toit, un refuge de biodiversité sur une habitation, une isolation thermique améliorée et une rétention de l’eau de pluie… Toutes ces cases sont cochées par les toitures végétalisées. Elles sont de plus en plus répandues, certaines villes ayant même mis en place une obligation légale de végétaliser les constructions nouvelles et rénovées. Des grandes villes comme Bâle, Zurich, Berne et Lausanne ont une législation contraignante, d’autres comme Genève se basent pour l’instant sur l’incitation. Bâle, la pionnière mondiale, a voté une loi déjà en 1999. À l’heure actuelle, l’agglomération arbore 8m² de toits verts par habitant. Au niveau fédéral on est toutefois un peu plus prudent. La Conseillère fédérale Karin Keller-Sutter a suggéré en 2024 que l’on évalue d’abord les bénéfices réels pour l’énergie et l’environnement. Cette déclaration faisait suite à une proposition d’incitation fiscale pour les toits et façades végétalisés. Or, en ce qui concerne les toits végétalisés, nous avons suffisamment de données solides pour prouver leur efficacité.

Toits végétalisés : encore du greenwashing ?

Un suivi des toitures végétalisées du canton de Genève a été effectué de 2014 à 2016 par une équipe de chercheurs. Il relève des bénéfices étonnants pour la biodiversité et la gestion de l’eau. L’amélioration de la rétention des fortes précipitations est un point particulièrement pertinent. Les nombreuses inondations en milieu urbain sont souvent dues à l’imperméabilisation des sols. L’eau ne peut pas s’infiltrer là où elle tombe, elle ruisselle et s’accumule avant d’être évacuée dans les égouts qui ont une capacité limitée. Il faut ensuite assainir cette eau pour la débarrasser des pollutions de la ville. Si toute l’eau qui tombe sur les toitures était retenue, il y aurait beaucoup moins de coûts engendrés par les inondations et le traitement de l’eau. La terre qui est utilisée sur les toitures végétalisées (appelée substrat en raison de sa formulation optimisée pour cette utilisation), a une grande capacité d’absorber l’eau puis de la restituer lentement dans l’atmosphère. Selon l’étude, en été la quasi-totalité des pluies est retenue par un substrat d’au moins 20 cm. Sur l’ensemble de l’année, la toiture retient 60 % de l’eau.

De manière générale, on distingue trois grandes catégories de toits végétalisés : extensifs, semi-intensifs et intensifs. On peut également différencier les toitures selon leur capacité ou non à accueillir des personnes (comme les toitures-terrasses ou les toitures potagères). D’extensif à intensif, l’épaisseur de terre augmente, jusqu’à pouvoir accueillir des arbustes et même des arbres sur les toitures intensives. L’entretien nécessaire et le poids augmentent de la même manière entre ces types de toitures. C’est pour cette raison que la plupart des toitures vertes sont en réalité extensives, avec des substrats inférieurs à 10 cm d’épaisseur. Ces toitures ne peuvent accueillir que certaines plantes grasses (Sedum) et mousses, donc peu utiles pour la biodiversité. L’étude menée sur le canton de Genève démontre que les toitures accueillent des espèces végétales et animales qui sont menacées d’extinction. Même les toitures extensives à faible épaisseur peuvent abriter des mousses rares, même si cela reste un de leurs seuls bénéfices. Sur les toitures genevoises, toutes épaisseurs confondues, s’épanouissent 35 espèces de plantes menacées et 7 mousses menacées. Une espèce de mousse n’avait encore jamais été observée dans le canton. Les insectes ne sont pas en reste, avec par exemple 41 espèces recensées pour un type de coléoptères (les carabes, très utiles au potager…). Les pollinisateurs y trouvent aussi des fleurs sauvages et locales, une denrée rare en ville. Et enfin, dans un autre canton cette fois-ci, on a pu observer une espèce d’oiseau menacée d’extinction élever avec succès des petits sur des toits végétalisés à Emmen (LU) : le vanneau huppé. Cette dernière observation s’accompagne toutefois d’une mise en garde : les toits verts peuvent être un paradis aussi bien qu’un enfer pour les poussins. Si les parents pondent sur un toit dont le substrat est trop mince, les petits qui doivent se nourrir seuls vont mourir de faim car il n’y a pas assez d’insectes sur ces toitures très extensives. Ils sont aussi à la merci des rapaces et exposés aux intempéries. Les meilleures toitures sont celles qui ont une épaisseur de substrat d’au moins 10 cm, mais surtout qui sont pourvues de zones encore plus épaisses et d’habitats diversifiés : des petits points d’eau et des structures de bois mort, des herbes hautes pour se cacher, etc. La végétation devrait s’approcher de celle d’une prairie dite « maigre », c’est-à-dire qui n’est pas fertilisée pour l’exploitation agricole.

Les toitures végétalisées peuvent être un petit miracle vert dans la grisaille urbaine, mais elles peuvent aussi ne pas tenir leurs promesses si elles sont mal conçues et mal entretenues. Et une promesse qu’elles ne tiennent probablement pas, c’est celle de la régulation thermique. En théorie, une couche de terre importante procure une isolation supplémentaire au bâtiment. Mais en réalité, la surface de toit est très petite comparée à la surface du bâtiment entier. L’effet rafraîchissant de la végétation en ville est surtout important pour les surfaces au sol. Sur les toits, la végétation souffre énormément de la sécheresse en été et ne procure que peu de fraîcheur. Il faut donc tout de même de l’énergie pour chauffer ou refroidir le bâtiment, mais justement les toits végétalisés ne sont pas incompatibles avec les panneaux solaires. Il faut simplement veiller à ce que la végétation ne fasse pas de l’ombre aux panneaux, on va donc les surélever légèrement. En revanche l’ombre procurée par les panneaux est très bénéfique pour la végétation et la faune.

Que ce soit sous forme de maison semi-enterrée ou sous forme de toiture végétalisée, la maison de demain aura très probablement de la terre sur son toit. C’est une façon plutôt peu contraignante de mieux cohabiter avec la nature qui nous entoure. La prochaine fois que vous voudrez construire une maison, pensez-donc à la toiture végétalisée ! Et dans le cas, plus probable, où vous cherchez simplement un appartement à louer, sachez que de plus en plus d’immeubles proposent aux habitants des potagers sur le toit, ou du moins une terrasse où s’épanouissent des fleurs colorées. Même notre Palais fédéral n’est pas en reste, avec sa prairie fleurie et ses ruches sur le toit…

Une prairie fleurie et des ruches dur le toit du Palais fédéral

Cet article est tiré de notre newsletter, recevez les prochains directement dans votre boîte mail en vous abonnant

***

Bibliographie

Horch, P., Baumann, N., Abt, I., Wirz, R., & Brenneisen, S. (2015). Erfolgreiche Kiebitzbruten auf extensiv begrünten Flachdächern: Das Beispiel der Flachdächer der Firma ALSO Schweiz AG, Emmen, mit weiterführenden Massnahmen und Tipps für die Umsetzung. Schweizerische Vogelwarte Sempach ; Zürcher Hochschule für angewandte Wissenschaften ZHAW.

https://www.zhaw.ch/storage/lsfm/institutezentren/iunr/stadtoekologie/kiebitzbruten-auf-flachdaechern-in-emmen.pdf

Rochefort, S., Prunier, P., Boivin, P., Camponovo, R., & Consuegra, D. (2016). Rapport final du projet « Toitures végétalisées » (TVEG) dans l’agglomération genevoise 2014-2016. Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (hepia) ; Haute École d’Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud (HEIG-VD).

https://plante-et-cite.ch/wpcontent/uploads/2018/06/TVEG_compil_final_R.pdf

Zürcher Hochschule für angewandte Wissenschaften. (s.d.). Erdhaussiedlung Lättenstrasse (Dietikon) von Peter Vetsch: Beschreibung.

https://buntundartenreich.at/upload/file/R03_Erdhaeuser_Dietikon.pdf

Crédits photo :

1. Jackie.Ick, licence CC BY

2. Isaline Bise

Pas de commentaire encore
Recherche