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Initiative pour l'alimentation - on décrypte pour vous

Initiative pour l'alimentation - on décrypte pour vous

La démocratie suisse donne à ses citoyens une opportunité unique au monde d’influencer la politique. Mais se prononcer sur les objets de votation n’en demeure pas moins compliqué, et pour comprendre tous les enjeux d’une votation, il faudrait souvent des heures de recherche documentaire. EcoCultura aspire à vous donner le plus possible de ressources pour vous prononcer lorsque les sujets de votation touchent à la manière dont on pourrait mieux vivre dans les limites des ressources de la planète. On va tenter d'aller un peu plus loin que le livret rouge...

Que demande l'initiative ?

Les grandes lignes

L'initiative propose de modifier la Constitution fédérale afin de renforcer la sécurité alimentaire suisse. La Confédération serait ainsi contrainte de préserver les ressources naturelles tout en visant un taux d'auto-approvisionnement net d'au moins 70 %. Cette dernière exigence signifie concrètement que 70 % des aliments consommés dans le pays par les humains et le bétail seront produits en Suisse. Actuellement, ce taux est autour de 46 %, et les importations d’aliments pour le bétail pèsent beaucoup dans cette balance. Un nouvel article de loi demanderait également à protéger les eaux contre une pollution à l’azote et au phosphore (deux éléments provenant principalement de l’élevage). Un dernier point fixe un délai de 5 ans pour la création des textes de loi applicables, ce qui laisserait les 5 années consécutives pour modifier concrètement le taux d’auto-approvisionnement dans le délai imparti de dix ans après l’acceptation de l’initiative. Enfin, l’initiative précise que les adaptations nécessaires de la production agricole devront être socialement supportables et financièrement soutenues par la Confédération.

Petit rappel de politique

Une fois acceptée en votation par le peuple et les cantons, le texte de l’initiative est inscrit dans la Constitution fédérale, mais cette dernière ne fixe que des grands principes. C’est ensuite au Parlement que revient le devoir de mettre en place des lois fédérales et des ordonnances pour concrétiser les exigences de l’initiative, sans pouvoir en modifier le contenu. Concrètement, les premiers acteurs sollicités sont les institutions fédérales compétentes (dans ce cas l’Office fédéral de l’agriculture), qui sont chargées de traduire les exigences constitutionnelles en règles concrètes : les dispositions d’exécution. Les textes de loi sont ensuite mis en consultation, ce qui permet aux cantons, aux partis et aux associations agricoles et environnementales de proposer des modifications. Le texte final doit être débattu et accepté dans les chambres parlementaires. Le peuple peut alors s’exprimer une nouvelle fois dans un délai de 100 jours par un référendum. Dans le cas présent, le texte fixe des délais précis : la Confédération et les cantons doivent édicter leurs dispositions d'exécution dans un délai de cinq ans, tandis que les instruments permettant d'atteindre les nouvelles exigences, dont le taux d'auto-approvisionnement de 70 %, doivent produire leurs effets dans un délai de dix ans, avec des objectifs intermédiaires fixés par la loi. En pratique, ces deux échéances se chevauchent : les cinq premières années servent essentiellement à l'élaboration et à l'adoption du cadre légal, ne laissant qu'environ cinq années effectives pour transformer concrètement la production agricole.

L’objectif est-il réalisable à plus ou moins long terme ?

Les réserves émises par le Parlement

Le Conseil fédéral et le Parlement partagent les objectifs de l’initiative, déjà inscrits dans la Constitution, mais préfèrent une approche progressive plutôt que ce court délai qu'ils jugent irréaliste : atteindre 70 % exigerait une forte baisse de la consommation de viande, lait et œufs. Ce changement radical demanderait des interventions étatiques importantes limitant la liberté des agriculteurs et des consommateurs, et empêcherait l'amortissement d'investissements agricoles récents, nécessitant un soutien financier coûteux de la Confédération. La politique agricole PA30+ actuellement en consultation reprend la plupart des points de l’initiative, avec comme différence notable un taux d’auto-approvisionnement d’au moins 50 % visé d’ici à 2050. Pour mettre en perspective cet objectif qui semble timide, il faut noter que le taux d’auto-approvisionnement chute d’année en année, en raison du recul de la part de surfaces à usage agricole au profit d’autres infrastructures, de l’augmentation de la population, mais aussi du changement climatique et de nouveaux ravageurs.  

Les réserves émises par l'opposition

Aucun parti politique ne recommande de voter en faveur de l’initiative. En plus des réserves soulevées par le Conseil fédéral, les partis politiques évoquent d’autres arguments en défaveur : hausse des prix pour les consommateurs et mise en danger des exploitations de montagne qui sont plus orientées vers l’élevage en raison de leur situation particulière.

Une étude scientifique pour répondre à ces réserves

Une étude scientifique publiée en décembre 2025 dans Recherche agronomique suisse s’est penchée sur la question de l’auto-approvisionnement de la Suisse. Les chercheurs ont modélisé des scénarios avec comme stratégie principale de réduire les surfaces destinées à l’alimentation animale. Avec cette démarche, l’étude estime que les surfaces agricoles actuelles permettraient un taux d’auto-approvisionnement compris entre 70 % et plus de 100 %. L’objectif de l’initiative n’est donc pas irréalisable. Comment s’y prendre ?

La mesure produisant le plus d’effet est celle de cesser totalement la production d’aliments pour animaux sur les surfaces actuellement cultivées. Cela permettrait d’atteindre un auto-approvisionnement d’un peu plus de 80 %. Il est important de noter que les pâturages ne seraient pas touchés par cette mesure, donc le cheptel bovin se trouverait assez peu affecté : une réduction de 25 % seulement. Sachant que la production laitière couvre environ 15 % de plus que les besoins actuels du pays et que celle de viande bovine couvre 85 % de la demande, la consommation de viande de bœuf et de produits laitiers ne serait pas drastiquement réduite. L’alimentation des vaches peut être constituée uniquement d’herbe, c’est même idéal pour leur santé dans la plupart des cas. En revanche pour la volaille et les porcs, l’alimentation doit être constituée en partie de céréales et protéagineux cultivés, le cheptel qui peut être nourri avec des produits uniquement indigènes se trouve donc fortement réduit. L’étude estime que l’effectif de volaille tomberait à 15 % des niveaux actuels, qui de plus ne couvrent que 65 % de la demande. La consommation de volaille et d’œufs devrait donc être très fortement réduite, presque abandonnée.

L’étude ne propose pas de mesure concrète pour diminuer la demande en viande et œufs. L’initiative ne se prononce pas non plus sur le sujet. Les statistiques sur les habitudes alimentaires des Suisses montrent que la consommation d’œufs et de volaille est en forte hausse, la tendance devrait donc être inversée, et de manière drastique. La transformation de ces habitudes alimentaires serait un frein à une mise en œuvre rapide.

L’étude scientifique suggère que le passage à une alimentation basée sur l’herbe pour le cheptel bovin est envisageable sans grand coût social et économique pour les agriculteurs. Le levier d’action ici se situe surtout au niveau de la formation et de la vulgarisation. La diminution de l’élevage de volaille et de porc représente en revanche un coût plus élevé pour compenser les investissements réalisés ces dernières années.

Effets secondaires désirables

Une évolution de l'agriculture vers une production davantage végétale permettrait, au-delà des buts premiers de l'initiative, de réduire fortement les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole. En effet, une petite diminution du nombre de ruminants entraîne déjà une grande diminution des émissions de méthane, un gaz qui pèse lourd dans les scénarios de réchauffement climatique.

Attention toutefois à l'excès de zèle : les prairies et pâturages jouent un rôle important pour la biodiversité et permettent de stocker du carbone (concrètement : de diminuer le CO2 dans l'atmosphère). En Suisse, le système de culture repose beaucoup sur une rotation avec des prairies temporaires : on cultive quelques années le sol, puis on le laisse se reposer en semant une prairie qui restera en place 4-6 ans. Après plusieurs années de prairie, le sol est plus fertile et il y a moins de maladies. Parmi les différents scénarios de l'étude sur l'auto-suffisance, celui qui implique une reconversion des cultures pour l'alimentation animale en cultures pour l'alimentation humaine devrait être préféré à celui qui demanderait la conversion d'une partie des prairies. Le premier permettrait déjà d'atteindre les 70 % visés, le second nous rapprocherait des 100 % mais avec un impact sur l'environnement.

Quelles sont les alternatives ?

Augmentation de la productivité

On peut se demander si l’on peut tirer plus de productivité des surfaces agricoles sans changer leur affectation actuelle. L’étude scientifique sur l’auto-approvisionnement estime qu’une augmentation des rendements de 25 % n’augmenterait le taux d’auto-approvisionnement que de 5 %. Diminuer les surfaces dédiées à la biodiversité augmenterait ce taux de moins d’1 %.

On peut en revanche augmenter la productivité en faisant double usage de certaines surfaces. Par exemple, la production de fruits peut être couplée à l’élevage en faisant pâturer les vergers, mais surtout les cultures destinées à l’alimentation humaine peuvent être associées à des cultures destinées à l’alimentation animale. Par exemple, la lentille (alimentation humaine) peut être associée à l’orge (alimentation animale) sans diminution du rendement des lentilles.

La combinaison fait la force

À elle seule, l’augmentation de la productivité ne suffirait probablement pas à atteindre l’objectif. L’étude scientifique sur le sujet estime par exemple que le potentiel du double emploi des surfaces fruitières nourrirait seulement 1'200 personnes supplémentaires.

En revanche, combiner les mesures permettrait probablement d’améliorer le taux d’auto-approvisionnement. Selon les chiffres publiés dans l’étude de 2025, un taux de 70 % (7 millions de personnes) pourrait être atteint en combinant les mesures suivantes : une nourriture basée sur l’herbe pour la totalité des ruminants mais une production de fourrage maintenue pour la volaille et autres non ruminants, une réduction de moitié du gaspillage alimentaire par rapport à 2017, ainsi que d’autres petites mesures telles que le double emploi des surfaces de vergers.

La réduction du gaspillage alimentaire est toutefois compliquée. Comme le montre un rapport de la ZHAW, depuis 2017 la réduction n’a été que de 5 % malgré les mesures mises en place.

PA30+ et suggestions d'améliorations

La nouvelle politique agricole PA30+, actuellement en phase de consultation, entend justement diminuer le gaspillage alimentaire, diminuer la part de la production animale au profit de la production végétale et mieux protéger l’environnement contre la pollution à l’azote et au phosphore. Alors, constitue-t-elle une alternative satisfaisante à l’initiative sur l’alimentation ?

La politique agricole repose majoritairement sur des incitations plutôt que sur des interdictions ou autres mesures plus restrictives. Pour les auteurs de l’initiative il faut agir de manière plus radicale, et ce point de vue est défendable par la nécessité de réduire fortement la dépendance à l’étranger en cas de crise mais aussi de réduire les émissions de gaz à effet de serre pour répondre aux objectifs fixés par la Confédération dans la Loi sur les objectifs en matière de protection du climat, sur l’innovation et sur le renforcement de la sécurité énergétique (LCI). Une alimentation plus végétale contribuerait significativement à ces deux nécessités.

La principale lacune de la PA30+ en regard de l’objectif de l’initiative, c’est qu’elle ne propose pas assez de mesures pour diminuer la part d’aliments concentrés dans l’alimentation des bovins. Une bonne amélioration à apporter au texte serait donc, par exemple, que l'élevage de bovins nourris à l'herbe soit une condition pour obtenir les paiements directs. Actuellement, les producteurs touchent plus de paiements directs s’ils optent pour ce mode de production, mais cela reste optionnel. Cette mesure ne nécessiterait pas de bouleversement profond de l’élevage suisse, et permettrait de nourrir à elle seule 1,8 million de personnes supplémentaires tout en réduisant l’émission de gaz à effet de serre. Notons que le cahier des charges de l’agriculture biologique impose déjà une alimentation des bovins basée sur l'herbe, c’est donc une mesure qui a fait ses preuves dans de nombreuses exploitations suisses depuis plusieurs années.

Conclusion

Un oui à l’initiative enverrait un signal fort quant à la volonté du peuple sur les sujets du climat, de l’environnement et de la sécurité de notre alimentation. Il soulignerait l’urgence d’agir, même si cela contraint de nombreux professionnels et citoyens à transformer profondément et rapidement leur façon de faire. L'objectif de l'initiative est réalisable, et permettrait un changement conséquent qui rapprocherait la Suisse de ses objectifs de réduction d'émissions de gaz à effet de serre.

Un non à l’initiative ne signifierait pas l’abandon de toutes les revendications du texte, puisqu’elles sont reprises en grande partie dans la politique agricole en construction. Il serait en revanche bienvenu que cette nouvelle politique contraigne davantage le milieu agricole à changer l’alimentation des bovins. Cette contrainte serait toutefois plus supportable pour ce milieu que ce qu'impliquerait l'initiative. Rappelons que la qualité de vie des agriculteurs et agricultrices est, selon une enquête de 2025, inférieure à celle de la population de référence en Suisse : plus d'heures de travail, moins de revenu, un avenir incertain, des impacts sur la santé,... L'éco-culture, c'est savoir intégrer à chaque décision toutes les composantes de l'environnement qui nous entoure : les humains en font pleinement partie.

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Bibliographie

Müller, A., Augustiny, E., Amacker, R., Walter, A., Keller, B., & Bosshard, A. (2025). Wege zu einer markanten Erhöhung des Selbstversorgungsgrades bei weniger Umweltbelastung. Agrarforschung Schweiz, 16, 212–224.

Office fédéral de l'agriculture (OFAG). (2026). Rapport explicatif relatif à la politique agricole à partir de 2030 (PA30+)[Rapport de consultation]. Département fédéral de l'économie, de la formation et de la recherche (DEFR).

Gattinger, A., & Oehen, B. (2013). Comment les fermes bio protègent le climat (Fiche technique n° 1579). Institut de recherche de l'agriculture biologique (FiBL) & Bio Suisse.

Umbricht, A., & Egloff, N. (2025). Lebensqualität der landwirtschaftlichen Bevölkerung 2025 : Vergleich zur übrigen Bevölkerung und zu den Ergebnissen aus den Jahren 2021, 2017, 2013, 2009, 2005 und 2001 [Rapport de recherche, projet 24416]. gfs-zürich, Markt- & Sozialforschung. Rapport commandité par l'Office fédéral de l'agriculture (OFAG).

Beretta, C., et al. (2025). Rapport intermédiaire sur le monitoring des pertes alimentaires en Suisse [Rapport intermédiaire]. Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW), Institute of Sustainable Development. Mandaté par l'Office fédéral de l'environnement (OFEV).

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